Exposé: l'économie française de 1880 à 1914: de la dépression à la reprise de la Belle Epoque

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Exposé: l'économie française de 1880 à 1914: de la dépression à la reprise de la Belle Epoque

Message  ManonD le Dim 9 Oct - 14:01

L’économie française de 1880 à 1914 :
de la dépression à la reprise de la « Belle Epoque »
François Caron, historien économique français, écrit qu’à la fin du XIXème siècle « La France est devenue insensiblement une petite Nation »
Avant 1880, à la suite d’une période de prospérité économique qui s’étend de 1850 à 1873, la France fait partie des grandes puissances mondiales comme les Etats Unis, la Grande Bretagne ou l’Allemagne. Toutes ces nations se retrouvent confrontées à une période de dépression économique caractéristique de la fin du 19ème siècle. Une fluctuation qui semble s’inscrire dans les cycles économiques d’une cinquantaine d’années mis en évidence par l’économiste russe Kondratieff qui distingue deux phases, une phase de prospérité économique dite phase A, et une phase B qui pourrait correspondre à la période dans laquelle semble entrer les nations. Néanmoins, cette dépression ne touche pas tous ces pays avec la même intensité. Toujours en accord avec la théorie de Kondratieff, s’en suit une nouvelle période de croissance économique qu’on appellera plus tard la « Belle Epoque ». Là encore, chaque nation a vécut différemment cette période de renouveau économique. En effet la France, à l’issu de ces deux phases, apparaît complètement distancée par ses voisins européens et d’outre-Atlantique. Elle apparaît comme une nation en retard, pas entièrement industrialisée.

Problématique : Dans quelle mesure les variations de la croissance de la période 1880-1914 révèlent elles un certain « retard « français ?
Dans une première partie nous étudierons la période de la Grande dépression dans l’économie française, puis dans une seconde partie comment la France vit le renouveau industriel de la Belle Epoque, et enfin nous verrons les facteurs de ce « retard » français.

I. La « grande dépression » de la fin du XIXème.
Dépression qui dure jusqu’au milieu des années 1890 (93 ou 96) >> plutôt une longue stagnation.

1. Une période de décélération ponctuée par plusieurs crises
Appelée avant 1929 la « grande dépression du capitalisme », cette période a été d’une intensité significative en France. On considère les années 1880-1890 comme étant « creux de la vague » dans la dépression qui touchait alors la France.
Au départ c’est une crise d’ampleur mondiale qui s’abat dès 1873. Elle débute en Europe germanique avec l’effondrement boursier du 8 mais 1873 à Vienne, avec comme origine première le payement d’une indemnité de 5 milliards par la France à l’Allemagne. Une panique financière s’empare au même moment des EU. Cette crise pourtant n’atteint pas la France qui ne sera touchée que plus tard, en 1882. La période de décélération qui s’amorce est ponctuée par plusieurs crises:
 1882 : « crise lyonnaise », c’est la faillite d’une banque lyonnaise qui provoque le krach de l’Union Générale, s’en suit une cascade de faillites, jusqu’en 1886 il règne un véritable désordre économique.
 Entre 1890 et 1895 : difficultés financières en Argentine => faillite de Baring Bros et Cy puis plusieurs faillites (dont celle de la compagnie chargée du percement de l’isthme du Panama).
Longue phase descendante, dont les origines sont complexes. Asselain explique ce fléchissement par :
• Les conséquences de la défaite de 1870 : pertes territoriales dont l’Alsace Lorraine qui est alors l’une des régions les plus industrialisées de France.
 La dépression agricole comme le facteur déterminant de la dépression de l’économie française.


2. Stagnation agricole
Si le Second Empire a été considéré comme l’âge d’or de l’agriculture (1852-1870) notre période représente la principale rupture dans l’histoire économique française au cours du 19ème siècle, on observe en effet une stagnation agricole aux alentours de 1860-70, quasi-totale jusqu’en 1890. La croissance de la production agricole fut en moyenne de 0,26 % par année. Elle se traduit par une baisse générale et nette des prix du secteur. Cette stagnation est antérieure à la crise industrielle.
Ce fut avant tout une crise céréalière : en effet la concurrence internationale, en particulier des pays neufs fut un frein à la production, entrainant une baisse des prix et l’effondrement du cours du blé (45% entre 1860 et 1895). Puis la situation s’est aggravée avec la crise viticole causée par le phylloxéra, un puceron ravageur : la production est passée de 84 millions de litres de vin en 1875 à 40 millions jusque dans les années 1890 et a entrainé la disparition de nombreux vignobles. De plus les meures prises par l’Etat ont été trop tardives pour endiguer l’affaiblissement de l’agriculture française. L’Etat a procédé à un rétablissement du protectionnisme. C’est d’ailleurs l’un des derniers pays européens à le rétablir. Il se traduit par l’instauration du tarif Méline ou tarif général prohibitif en 1892 pour l’établissement d’un tarif douanier, renforcé par « la loi des cadenas » en 1897. Cette période traduit d’une faible capacité d’adaptation de l’économie française à la concurrence extérieure. C’est également une des manifestations du freinage du progrès agricole
3. Ralentissement industriel
Le ralentissement de la croissance industrielle a été plus modéré qu’en ce qui concerne la stagnation agricole. Le ralentissement s’amorce à partir des années 1860 jusqu’à la fin du siècle. La dépression agricole a un effet direct sur le secteur industriel. Elle est en effet responsable d’une baisse des migrations de main d’œuvre vers l’industrie et de la demande de produits industriels. L’industrialisation a souffert de la stagnation du pouvoir d’achat des agriculteurs, qui serait responsable de 60 à 75 % de la baisse de la croissance industrielle. Ce facteur creuse l’écart entre la France et des nations comme l’Allemagne et les Etats Unis pour qui la croissance agricole est restée sur de bons rails. L’industrie française pâtit également du protectionnisme des marchés extérieur (Etats Unis, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie, Suisse, Canada …) qui limite la demande de produit industriel français. Les secteurs touchés sont les chemins de fer, la sidérurgie, la métallurgie …
Cependant la politique économique de l’Etat a permis de limiter la casse dans le secteur industriel : l’Etat accroît ces dépenses publiques économiques jusqu’à 20% en 1880-84, essentiellement dans le grand programme Freycinet pour l’aménagement de voies navigables et de lignes supplémentaires de chemins de fer (17000 km en plus) pour soutenir l’activité économique en facilitant les transports de produits et de matières premières. A cette période les facteurs de freinage divers s’accumulent mais la politique économique de l’Etat permet d’éviter une réelle rupture du processus d’industrialisation.

II. Le renouveau de l’économie française à la « Belle Epoque ».
Le retournement de la situation économique est alors visible grâce à la remontée en flèche des prix jusqu’à 1914. Il est pourtant difficile de situer précisément la date de ce retournement : Bairoch propose 1892, date correspondant au retour au protectionnisme, F Crouzet propose quant à lui les années 1906-1907. Nous retiendrons, à l’instar de Carré, Dubois et Malinvaud, la date de 1896. C’est une période de croissance soudaine, brutale
1. Une relance industrielle et une agriculture protégée
• La relance industrielle s’explique par la montée en puissance dans les années 1890 d’industries nouvelles : le moteur à explosion et l’électricité supplantent le chemin de fer, le développent de l’électrochimie et de l’électrométallurgie, qui s’accompagne d’une percée de produits nouveaux (aluminium, cinéma, caoutchouc). Mais l’exemple même étant celui de l’industrie automobile qui apparaît dans les années 1890. Le nombre de constructeur monte en flèche, on passe de 30 à 155 de 1900 à 1914. Cette industrie s’illustre également par l’avènement de grands groupes tels que Renault (6 ouvriers en 1848, 4000 en 1913) ou encore Peugeot, ancien producteur d’articles métalliques divers reconverti. A tel point qu’en 1913, la France est le deuxième producteur mondial d’automobile (juste derrière les Etats Unis) et le premier exportateur mondial.
• L’innovation industrielle entraîne également un regain de dynamisme dans les branches anciennes de l’industrie. L’industrie cotonnière retrouve « un second souffle » à partir des années 1890 de même que l’industrie du lin et de la soie. L’industrie métallurgique se relève de la dépression face à des besoins de plus en plus diversifiés. Il faut noter qu’entre 1890 et 1913, la production française de fonte est multipliée par trois et celle d’acier par quatre.
La France fait donc preuve d’une bonne adaptation à ce qu’on appelle la deuxième révolution industrielle.
• Dans le secteur agricole, le protectionnisme permet une remontée des prix à partir de la fin des années 1890, une croissance postérieure à celle des prix industriels. L’agriculture est protégée contre le marché extérieur grâce aux mesures prises par l’Etat. Il n’y pas de véritable relance significative de la production agricole, le secteur ne parvient pas réellement à refaire surface après la grande Dépression. Cependant elle n’est plus un frein à la croissance industrielle.

2. La modernisation des structures entrepreneuriales et financières

• Lors de la grande dépression, les pressions du monde paysan avaient poussé l’Etat, par l’intermédiaire du ministre Méline, à voter le retour au protectionnisme et ainsi le renoncement au libre échange. Une mesure qui s’était déjà généralisée aux autres grandes puissances de l’époque. Le capitalisme, aussi bien industriel que financier est en pleine mutation.
• Afin de restreindre la concurrence, un phénomène de concentration des entreprises, relativement modéré certes par rapport aux Etats Unis et à l’Allemagne, touche la France : les dix premières entreprises françaises dans le secteur de la sidérurgie contrôlent 70% du capital sidérurgique national au début du XXème siècle, la métallurgie de l’aluminium est sous le contrôle de seulement deux sociétés…
• Les entreprises se réunissent dans des cartels afin de réguler de manière stricte la production et la commercialisation dans une branche de l’industrie au sein du pays. Chaque entreprise garde son indépendance mais elles sont liées par une Entente. On observe ceci en France dans le secteur de la sidérurgie, du charbon ou encore de la chimie avec notamment le cartel dominé par Saint-Gobain.
• Ce phénomène de concentration s’étend au secteur bancaire avec des banques d’affaires qui soutiennent le financement des entreprises industrielles, comme la Banque de Paris et des Pays Bas. Il s’avère en fait que le capitalisme français a une grande influence : en effet l’épargne française permet de financer les emprunts d’Etat et l’importance des investissements offre une possibilité de contrôle sur des sociétés étrangères.

3. Une société en mutation
Les évolutions économiques ont également des conséquences sur la société elle-même. Les mutations économiques entraînent indéniablement des modifications des catégories socioprofessionnelles.
• Le nombre de salariés en France croît, il s’élève à 58% de la population en 1900, cependant on conserve une part de travailleurs indépendants assez élevée, ce qui est une caractéristique de la société française à cette époque.
• La population rurale, bien que population dominante, est touchée par l’exode rural et décline au profit des sociétés urbaines. Elle est touchée de plein fouet par la crise, mais la protection des mesures de l’Etat permet la préservation de la petite et moyenne paysannerie. Par la suite, les conditions de vie restent pourtant très précaires.
• La deuxième moitié du XIXème siècle est la période de l’avènement de la classe ouvrière, amené par le développement du travail salarié en usines et entreprises. En 1906 en France, on ne compte pas moins de 6 millions d’ouvriers, dont plus d’un tiers dans l’industrie textile. Les conditions de travail sont très difficiles, les ouvriers vivent dans l’ « incertitude du lendemain ». Une loi de 1900 fixe la durée de travail hebdomadaire maximum par ouvrier à 60 heures. Les journées sont longues et éprouvantes. Tout ceci contribue à la formation d’une identité ouvrière, d’une prise de conscience sociale, ce qui les mène à s’organiser afin de faire connaitre leur mécontentement, avec des idées qui se veulent ouvertement révolutionnaires. Née dès 1870, la contestation ouvrière s’amplifie entre 1890 et 1900 et la multiplication de grèves.

III. Une structure économique pourtant encore en retard ?
Malgré la croissance exceptionnelle de la « Belle Epoque », la France est distancée par les autres puissances européennes. La France n’est alors pas considérée comme un pays totalement industrialisé, à la différence de son voisin Allemand. On observe donc malgré les progrès de la période 1896-1914 que la France pâtit d’un certains retard que beaucoup de contemporains associent à un « déclin démographique »

1. L’influence démographique sur le « retard français »
Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, la France connait déjà une stagnation démographique. Dès les années 1870, on a une croissance proche de zéro :
Chiffre initial Taux d’accroissement
1816-1846 30,0 0,55
1846-1866 35,4 0,27
1866-1886 36,5 0 ,19
1886-1901 37,9 0,08
1901-1911 38,4 0,20
Caron, Histoire économique de la France
Ceci s’accompagne d’une baisse précoce de la natalité. Ce fléchissement se confirme à partir du début du XXème siècle car le phénomène s’accentue. Un phénomène qui affecte le monde rural comme urbain, milieu favorisé comme défavorisé. Il s’accompagne d’une baisse de la fécondité (10 naissances par an pour 100 femmes en 1880, seulement 7 en 1913) qui touche également toutes les régions et tous les milieux sociaux. En contrepartie les progrès de l’espérance de vie sont lents : 48 ans pour les hommes, 52 ans pour les femmes en 1910. Et depuis la fin du 19ème siècle, le renouvellement de la population n’est alors plus assuré, on a donc un phénomène de vieillissement de la population française, plus précoce que dans les autres pays d’Europe. Il faut prendre en compte la proportion d’étrangers dans la population française, qui s’élève à hauteur d’environ 3% en 1911 considérée comme un apport de main d’œuvre. L’immigration apparaît donc comme un facteur compensateur du déclin démographique.
La France pâtit d’un retard de l’urbanisation, de l’ordre d’un siècle par rapport à l’urbanisation britannique. La population française est toujours en majorité rurale (56% en 1991). Cependant on observe également le départ de 150 000 ruraux vers les villes chaque année, ce qu’on appelle l’exode rural, ayant pour conséquence une baisse significative de la population du monde agricole. Ceci contribue à creuser le fossé entre le monde agricole toujours stagnant et la monde urbain de plus en plus dynamique.

2. Les disparités régionales de l’industrie
La répartition industrielle divise la France en deux selon un axe allant de Cherbourg à Marseille : une partie Nord-Nord Est qui cumule activité agricole et activité industrielle dynamique et une partie Sud-Sud Ouest qui semble en perte de vitesse et même en voie de désindustrialisation. On observe également 4 foyers d’industrialisation principaux :
 Tout d’abord le bassin parisien qui apparaît comme le premier pôle industriel de France.
 Viennent ensuite le Nord (textile et métallurgie),
 la Lorraine (production de fonte et d’acier)
 et la région lyonnaise (industries récentes). Il y a donc bien un déséquilibre spatial de l’industrie française.



3. L’intervention de l’Etat remise en cause
Les premiers reproches faits à l’Etat concernent le retour au protectionnisme : nombreux sont les historiens qui perçoivent ce retour plus comme une solution de facilité que comme une véritable prise en main politique. En effet le protectionnisme a eu comme conséquence un affaiblissement des capacités de modernisation et d’innovation du pays et ce à long à terme. Cette initiative en fait, même si elle a réussit à atténué les effets de la Grande dépression, a aussi réussit à prolonger ses effets dans le temps.
Se pose aussi la question de la mise à profit de l’Empire colonial. Car si au départ l’Etat français avançait un argument en partie économique à l’expansion coloniale, avant 1914 les relations coloniales avec la France n’occupent qu’une place infime dans l’économie du pays : 12% de son commerce extérieur en 1913 et seulement 10% des exportations de capitaux. Ce point n’a fait qu’augmenter à l’époque la controverse sur les véritables raisons de l’expansion coloniale elle-même.
Conclusion :
La France est manifestement bien loin de 1873 quand elle jouait encore l’un des premiers rôles dans l’économie mondiale. Elle est désormais supplantée par les économies voisines et voit naître la concurrence d’autres nations telles que la Russie. A la veille de la Première Guerre mondiale, la France pâtit donc d’un retard, mais d’un retard relatif. En effet l’économie française ne s’est pas effondrée, elle tient encore debout. Elle s’est simplement faite distancée. C’est d’ailleurs pour cette raison que des questions se posent quant à la pertinence de cette idée du « retard français ». En effet certains tendent à penser que le constat économique de la période ne traduirait pas un retard de l’économie mais plutôt une spécificité d’un modèle de développement propre à la nation française.

ManonD
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum