Antisémitisme : entre tradition et modernité

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Antisémitisme : entre tradition et modernité

Message  EstherW le Jeu 8 Déc - 12:27

C'est en 1879 qu'apparait pour la première fois le mot « antisémitisme ». Wilhelm Marr – journaliste et agitateur politique allemand – fonde la Ligue Antisémite, ce qui marque l'entrée du terme dans le vocabulaire politique. L'antisémitisme traditionnel est un antijudaïsme, c'est-à-dire une haine religieuse du judaïsme qui perdure au XIX ème, tandis que l'antisémitisme est une haine à l'égard des juifs. C'est une des doctrines de haine les plus anciennes d'Europe mais on observe que le XIX ème siècle l'a renouvelée : on passe d'un antisémitisme traditionnel à la modernité. L'antisémitisme moderne répond en grande partie à l'émancipation des juifs après la Révolution française : on leur reconnaît la citoyenneté, des droits égaux à ceux des autres religions. Elle commence en 1791 en France puis s'étend au reste de l'Europe.
Nous nous demanderons donc ici dans quelle mesure l'antisémitisme s'est-il renouvelé en Europe aux XIX ème siècle. Nous verrons dans une première partie que l'antisémitisme traditionnel perdure, avant de voir dans une deuxième partie qu'un antisémitisme moderne apparaît à la fin du siècle.

I. Un antisémitisme traditionnel qui perdure
A. L'antijudaïsme chrétien toujours présent
C'est une haine de la religion basée sur la thèse du « peuple déicide », c'est-à-dire le responsable de la crucifixion de Jésus Christ. On l'observe notamment dans trois affaires du XIX ème, où il est question à deux fois de la thèse du meurtre rituel. Dans l'affaire de Damas en 1840, des juifs sont accusés d'avoir tué un prêtre et Adolphe Thiers valide par la suite la thèse du meurtre rituel. Quant à l'affaire de Könitz en 1900, une rumeur de meurtre rituel (suite à la découverte du corps d'un étudiant, Ernst Winter) de la part des juifs est à l'origine de nombreuses persécutions en Prusse qui mèneront à une émigration massive des juifs vers Berlin et les États-Unis. Enfin, l'affaire Mortara en 1858 est souvent considérée comme l'apogée de l'antjudaïsme traditionnel puisqu'il est question un enfant juif, Edgardo Mortara, qui est baptisé en secret par sa servante catholique. Il est ensuite retiré à sa famille sur ordre du pape et forcé d'entrer dans les ordres. C'est en réaction à cette conversion forcée que se forme, en 1860, l'Alliance israélite universelle.

B. Une haine associée à la contre-révolution et au progrès
C'est Édouard Drumont dans La France juive qui affirme que « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif. Tout vient du Juif. Tout revient au Juif ». Quant à Gougenot des Mousseaux (un journaliste français), il perçoit le juif comme « l'ingénieur en chef des révolutions ». Ces deux citations témoignent de la façon dont sont perçus les juifs par rapport à la Révolution française. En effet, au lendemain de la Révolution apparaît la notion de causalité diabolique (Léon Poliakov) : « les complots de l'ennemi du genre humain constituent la clef de l'histoire universelle ». Aux yeux des catholiques et des contre-révolutionnaires, les juifs sont responsables de la chute de l'Ancien Régime puisque celle-ci a conduit à leur émancipation. Par ailleurs, on associe souvent la population juive à la franc-maçonnerie, d'où le terme de « complot judéo-maçonnique », car les deux sont perçus comme à l'origine du nouveau système républicain. On leur attribue
principalement la Révolution, les lois laïques, l'anticléricalisme et la loi sur le divorce (approuvée par Naquet qui était juif). Cette forme d'antisémitisme est surtout présente dans les campagnes. C'est aussi une époque où les juifs subissent de nombreuses persécutions comme par exemple les émeutes Hep-hep de 1819 (du slogan « Hep Hep, Jud'verreckt » : Hop hop juif, crève) : elles commencent en Allemagne puis s'étendent vers le Danemark, la Pologne et la Hongrie.

C. Dans la culture
L'antisémitisme traditionnel est visible dans la culture. À commencer par la musique avec le compositeur Richard Wagner qui qualifie le judaïsme de « mauvaise conscience de la civilisation moderne ».Il publie Le Judaïsme dans la musique en 1850 sous un pseudonyme puis en 1869 sous son nom où il explique que les juifs dominent non seulement la société mais aussi l'art.
Dans la littérature, on l'observe par exemple dans le roman Soll und Haben publié en 1855 par un allemand, Gustav Freytag. Dans ce livre deux personnages principaux sont présents, un allemand qui incarne la vertu et un juif qui incarne le vice. Gougenot des Mousseaux publie aussi un ouvrage antijuif en 1869 : Le juif, le judaïsme et la judaïcisation des peuples.
En philosophie, des personnalités comme Kant, Schopenhauer ou Hegel sont ouvertement antisémites. Schopenhauer va jusqu'à parler de la « puanteur juive ».

II. Le renouvellement de l'antisémitisme à la fin du XIX ème siècle
La première grande vague d'antisémitisme est symbolisée par l'ouvrage La France Juive d'Édouard Drumont publié en 1886. Il y simplifie la causalité diabolique et rassemble l'antijudaïsme chrétien, l'anticapitalisme socialiste, et les thèses racistes d'une nouvelle pseudo science anthropologique.

A) L'antisémitisme économique
On observe en effet que les vagues d'antisémitisme surviennent en général à la suite d'un bouleversement économique majeur. On en a la preuve en Allemagne et en Autriche à la suite du krach boursier de Vienne en 1873, qu'on associe aux juifs. En France, la première vague d'antisémitisme moderne survient à la suite du krach de l'Union générale – banque catholique – en 1882. Cette banque est vue comme la « victime » de la banque juive et plus particulièrement de la famille juive des Rothschild.
Par ailleurs, l'affaire de Panama renforce cet aspect de l'antisémitisme moderne. C'est une escroquerie à l'échelle internationale, dont les principaux corrupteurs sont juifs. On assimile alors la population entière au scandale. Le journal La Croix se distingue des autres – il se définit lui même à l'époque comme « le journal catholique le plus antijuif de France » - et déclare : « On laisse mourir Panama parce que cette société a voulu agir sans se mettre sous la tutelle des financiers juifs ».
Enfin, les socialistes de l'époque confondent leur antisémitisme et leur anticapitalisme, tant ils assimilent les juifs aux financiers. Toussenel publie Les Juifs rois de l'époque en 1845 (on le considère souvent comme la source de gauche de Drumont). On peut lire dans l'introduction de son livre : « J'appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de Juif, tout trafiquant d'espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d'autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes ».
Les protocoles des Sages de Sion renforcent encore la théorie du complot. Ce faux se fait passer
pour une compte-rendu de conférence des « leaders du judaïsme » qui auraient pour projet la conquête du monde. Ils ont été publiés en 1905 par la police secrète russe, mais n'ont pas eu la portée attendue.

B) Une nouvelle approche qui se veut scientifique
De nouvelles théories raciales viennent nourrir l'antisémitisme. Trois ouvrages sont notamment caractéristiques de cette nouvelle approche : L'Essai sur l'inégalité des races humaines, de Joseph de Gobineau publié entre 1853 et 1855 : il y démontre pour la première fois la supériorité possible d'une « race » sur une autre, en l'occurrence la race aryenne sur la race juive ; La Question juive, question de races de mœurs et de culture (1881) de Eugène Dühring et Les Fondements du XIX ème siècle (1899) de Houston Stewart Chamberlain. Ces nouvelles théories pseudo-scientifiques se basent sur les thèses de Darwin sur les thèmes de la sélection et du combat pour l'existence. Nous pouvons prendre l'exemple de La France juive d'Édouard Drumont, journaliste français, paru en 1886. Le livre se vend à 65 000 exemplaires en moins d'un an.
Dans ses approches « scientifiques » on trouve les stéréotypes physiques et psychologiques des juifs. Leur physionomie comme « le nez recourbé, les yeux clignotants, les dents serrées, les oreilles saillantes» est détaillée et se veut appuyée sur une véritable science. Il y compare aussi les mentalités juives et aryennes : « le sémite est mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé ; l'aryen est enthousiaste, héroïque, chevaleresque, désintéressé »Drumont fondera la Ligue antisémitique de France en 1889, avec le soutien de Jacques de Biez (à l'origine du slogan « la France aux Français »)

C) La construction d'une doctrine politique
C'est Drumont qui par son ouvrage, fait de l'antisémitisme une idéologie et une doctrine politique en France. Pierrard qualifie l'ouvrage de « carrefour dans l'histoire de l'antisémitisme, le point d'aboutissement de deux courants, le catholique et le socialiste ». Il faut selon Drumont menacer la République avec le soutien des révolutionnaires socialistes. C'est l'antisémitisme qui rassemble les partis opposés car les juifs sont leur ennemi commun : ils sont perçus comme à l'origine des progrès de la République et du capitalisme.

Par ailleurs, l'antisémitisme se confond avec les élans nationalistes, et ce à l'échelle européenne. En France on le perçoit avec l'affaire Dreyfus. On y voit la domination de l'antisémitisme dans l'opinion publique. Cette idéologie raciste souhaiterait exclure les juifs de toute la vie nationale. L'antisémitisme de l'affaire Dreyfus partage la vie politique, et quand Zola publie « J'accuse... ! » (13 janvier 1898), on voit se former une scission entre dreyfusards et anti-dreyfusards. Des émeutes antisémites éclatent dans une vingtaine de villes, dont Alger entre le 15 et le 25 janvier 1898.
En Allemagne la radicalisation du mouvement nationaliste entraine une dérive raciste antisémite. Le nationalisme allemand est le seul en Europe qui prend cette forme aussi biologisée. L'antisémitisme est favorisé avec différents vecteurs comme la ligue pangermaniste (1891) ou la ligue antisémite de Marr (1879), et bien d'autres qui réclament l'exclusion des juifs de l'enseignement et de la fonction publique. La construction politique est aussi en Autriche puisque Karl Lueger est élu maire de Vienne en basant son programme sur l'antisémitisme (1897).
En Russie, l'antisémitisme est devenu une politique d'état, et est nourri par l'antijudaïsme orthodoxe. Le tsar Alexandre II est assassiné le 13 mars 1881, ce qui entraîne une vague de
pogroms dans le sud de l'Ukraine et le début de nouvelles persécutions. Les discriminations ne font qu'augmenter : restrictions économiques en 1882, quotas d'admission des juifs dans les écoles, universités et autres professions russes, expulsion de 20 000 juifs de Moscou en 1891.
Toutes ces affaires antisémites entraînent une vague d'émigration massive de la population juive.

Conclusion :
L'antisémitisme traditionnel perdure donc au XIX ème siècle, mais on voit apparaître un antisémitisme moderne à la fin du siècle. Il se base sur l'antijudaïsme mais se renouvelle avec des thèses basées sur le concept de races. L'antisémitisme moderne devient à la fin du siècle une véritable doctrine politique qui accompagne l'élan nationaliste en Europe. Après l'affaire Dreyfus on observe que cette doctrine se place à l'extrême-droite de l'échiquier politique, qui continuera à s'en servir durant tout le XX ème siècle. On en verra la concrétisation lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Bibliographie :
• David Colon, L'histoire du XIX ème siècle en fiches, Paris, Ellipses, 2010
• Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme, Volume 2, L'âge de la science, Paris, Calmann-
Lévy, 1981
• Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Seuil, 2004
• Walter Laqueur, L'antisémitisme dans tous ses états, depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours,
Markus Haller, 2010
• Encyclopedia Universalis

EstherW
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